13 – AU ROYAUME DE HESSE-WEIMAR
— Monsieur le baron a-t-il de gros bagages à faire visiter ? Ici la douane de Hesse-Weimar…
Ces paroles arrachèrent Juve au profond sommeil auquel il venait de céder vers les approches du matin, au terme d’une nuit exécrable. Le policier ouvrit les yeux à regret, s’étira machinalement.
Devant Juve, s’était dressé un personnage revêtu d’un luxueux uniforme bleu et jaune, rehaussé de galons d’argent.
Juve était seul dans son compartiment ; c’était donc à lui que s’était adressé le douanier. Le policier qui, en dépit de son réveil subit, ne perdait pas la notion des choses, demanda :
— Pourquoi donc, mon ami, m’appelez-vous « monsieur le baron » ?
— Mais, déclara-t-il en hésitant, mais, monsieur… c’est l’usage. Il n’y a guère que la noblesse qui voyage en première classe.
— C’est parfait, c’est parfait, mon ami, mais à l’avenir, appelez-moi « marquis ».
***
La veille au soir, le policier s’était installé dans l’express de 10 h 50, à destination de Cologne et Berlin.
Juve avait eu l’heureuse chance de trouver attelé en queue du train un wagon fort confortable, qui, par exception, allait le conduire directement à Glotzbourg. Ce wagon, en effet, devait être détaché de l’express d’Allemagne, après le passage de la frontière belge, avant l’entrée en Hesse-Weimar.
Le train avait du retard et Juve s’en rendit compte lorsqu’il eut consulté sa montre. Tant mieux.
Juve n’arrivait pas en Hesse-Weimar sans une certaine appréhension.
Lors de son dernier entretien avec M. Annion au ministère de l’Intérieur, il avait émis cette opinion qu’assurément une enquête en Hesse-Weimar lui apprendrait beaucoup de choses et lui permettrait d’éclaircir le mystère de l’affaire dont il était chargé.
Juve allait-il apprendre quelque chose à Glotzbourg ?
Enfin, on pénétra sous la verrière d’une gare.
— Glotzbourg ! Tout le monde descend !
Le policier, son petit sac à la main, sauta précipitamment hors du wagon, avisa la sortie et, dans la cour de la gare, héla un landau.
Au bout de quelques minutes de trajet, le fiacre frété par le policier descendait son client devant un immeuble d’assez belle apparence à l’entrée duquel se tenait un portier colossal. Juve demandait une chambre et, à peine installé, priait le garçon qui l’avait conduit de bien vouloir téléphoner à la direction de la police pour savoir à quelle heure M. Héberlauf était visible.
***
Le policier, rasé, peigné, poncé des pieds à la tête, allait descendre dans le vestibule de l’hôtel lorsque, soudain, un coup discret fut frappé à sa porte.
— Entrez ! fit-il.
Juve se retourna. Devant lui se trouvait un personnage grand, long, maigre, tout vêtu de noir et qui s’inclinait cérémonieusement.
— À qui ai-je l’honneur ?…
— Je suis M. Héberlauf, directeur de la police de Hesse-Weimar. C’est à monsieur Juve que j’ai le plaisir de parler ?… Je suis avisé, monsieur, déclara-t-il, depuis hier au soir, de votre prochaine arrivée dans notre capitale, par mon subordonné, M. Wulfenmimenglaschk…
M. Héberlauf devait être un excellent homme, mais assurément aussi, il n’entendait rien à son métier. Juve avait jaugé son homme en quelques secondes.
C’était un pasteur protestant qu’une insigne faveur à la Cour avait fait choisir pour diriger le département de la police intérieure. Il est vrai que si M. Héberlauf était un être aux mœurs simples, il avait, pour collaboratrice sa femme qui connaissait mieux que personne les potins de la capitale.
Juve, avec netteté et précision, avait formulé à M. Héberlauf son désir. Il voulait obtenir ses entrées à la Cour et ensuite le droit d’y séjourner.
M. Héberlauf avait répondu que rien ne serait plus facile que de le présenter à la reine. Mme Héberlauf ferait le nécessaire.
Quant à obtenir pour Juve qu’il puisse aller et venir selon son gré dans le palais, le directeur de la police croyait que c’était bien difficile, et, en tout cas, il ne pourrait pas intervenir. Mais le fonctionnaire rassurait l’inspecteur de la Sûreté en assurant que Mme Héberlauf était toute-puissante et que, par son intermédiaire, il obtiendrait peut-être satisfaction.
— Venez donc déjeuner avec nous, sans cérémonie, tout à l’heure, avait suggéré M. Héberlauf, puis vous reviendrez vous habiller pour la réception de la reine… Avez-vous un costume de cour ?
Juve n’avait pas prévu cela :
— Ma foi non, est-ce indispensable ?
— Indispensable, en effet, répliqua M. Héberlauf, mais ne vous inquiétez pas. On peut être présenté à la reine du moment que l’on porte l’habit et la culotte courte, en soie. Mme Héberlauf a l’habitude de ces choses, elle vous trouvera le nécessaire.
***
— Eh bien ! monsieur Juve, ne vous trouvez-vous pas superbe ?
Juve, légèrement inquiet de sa tournure, se regardait avec hésitation dans une glace, cependant que Mme Héberlauf, une grosse petite femme rougeaude, tournait autour de lui et applaudissait à sa tenue en frappant l’une contre l’autre ses deux mains grasses et courtes.
Il était deux heures de l’après-midi et Juve venait de déjeuner chez ses aimables hôtes.
Sitôt le repas terminé, Mme Héberlauf avait fait conduire Juve à une vaste garde-robe où le policier avait trouvé la culotte qui pouvait décemment lui permettre de se présenter à la Cour dans la tenue protocolaire. Juve, par bonheur, avait son habit noir, ce qui était l’essentiel.
— Ne vous attardez pas, recommandait Mme Héberlauf, car la reine est exacte et d’autre part vous avez un certain nombre de formalités à remplir avant de pouvoir vous présenter devant elle.
Juve remercia chaleureusement, puis monta dans la voiture qu’on avait retenu à son intention.
Juve considérait, avec une mine amusée, sa carte d’introduction, sur laquelle la femme du pasteur devenu directeur de la police avait écrit son nom en le faisant précéder de l’épithète de « comte ».
— Étant donné, avait expliqué la brave femme, que Sa Majesté la Reine est très stricte au point de vue de ses relations, vous serez plus facilement admis auprès d’elle si vous êtes noble.
Le chambellan de Sa Majesté la Reine, M. Erick von Kanpfem, après avoir minutieusement examiné les documents soumis par Juve à son contrôle, l’avait invité à traverser un bureau, puis à se rendre dans un autre et enfin Juve avait été introduit dans un salon où se trouvaient déjà un certain nombre de personnes.
Le chambellan avait fait annoncer à haute voix par un laquais le nom du nouvel arrivant, et le domestique, dûment stylé, une fois cette formalité remplie, se retira, cependant qu’un officier superbement vêtu s’approchait du policier et, lui désignant de la main quelques personnes, présentait à son tour :
— Princesse de Krauss, duc de Rutisheimer, colonel…
Juve ne s’étonnait pas de ces présentations : l’excellente Mme Héberlauf l’avait prévenu qu’on procédait ainsi et qu’il était d’usage à la Cour que toutes les personnes admises aux audiences des souverains aient été mises au préalable en relation les unes avec les autres.
L’assistance avec laquelle il se trouvait se révéla aussitôt fort aimable à son égard.
La princesse de Krauss, une grosse femme, aux cheveux exagérément blonds, lui parut devoir être l’interlocutrice rêvée :
— Sa Majesté le Roi sera-t-il aujourd’hui à la réception de la reine ?
— Mais, monsieur, s’écria la princesse, le roi est à Paris.
Mais le chambellan, M. Erick von Kanpfem, venait de faire irruption dans le salon :
— Mesdames, messieurs, veuillez passer dans la galerie. Sa Majesté la Reine va recevoir dans un instant…
Derrière lui venait le petit duc Rodolphe, tout frétillant, dans son habit brodé de sous-chef du Protocole, et le diplomate, se penchant aux oreilles de quelques bonnes amies, leur annonçait, comme s’il se fût agi d’un événement considérable, d’un scandale effrayant :
— Vous savez, la grande-duchesse Alexandra n’est pas encore arrivée… On se demande si elle viendra.